21 octobre 2025 : Laurence Bloch, ex directrice de France Inter (2014 -2022) déclare sur ladite radio :
« France Inter doit rattraper les CSP -, ces gens qui n’ont pas un patrimoine culturel suffisant pour être en tranquillité avec le monde. »
Ah. C’est vrai quoi, les pauvres hères CSP-, des bignoles mal équipées, même pas abonnés au Monde Diplo ni aux Inrocks ! Quelle détresse. Il faut bien les aider ! Les apaiser surtout, qu’ils se sentent bien, « en tranquillité » (pendant du célèbre « en responsabilité »), qu’ils s’endorment, qu’ils pioncent sans s’inquiéter de rien.
C’est la noble mission que se donne le Service Public.
Parce que sinon quoi ?
Manquerait plus que les pedzouilles se mettent à voir ce qu’ils ont devant les yeux. Imaginez un peu, les bougres ! Ils verraient ce qu’il y a à voir, ils essaieraient de le nommer correctement… Impensable.
Je pensais justement à la mission de Madame Bloch en terminant un petit livre de 110 pages, simples, enlevées, et si roboratives.
C’est le monologue d’un type pince-sans-rire, hilarant de désespoir. Un genre d’Alceste génial, touchant, et surtout si lucide.
Il est bibliothécaire, new-yorkais, et s’appelle Herman Melvill, ce qui l’oblige à répéter sans cesse qu’il n’a rien à voir, non, vraiment rien, avec Melville l’écrivain.
Lui, c’est Melvill sans e, simple bibliothécaire vêtu en alternance de marron et de gris, qui trouve « New-York, et surtout Manhattan, dont tout le monde raffole, hideux. ». Il a la lubie de prendre des notes, et souffre non pas de pieds plats, mais d’«un affaissement de la cheville, plus exactement de l’arche interne du pied, ce qui n’est pas du tout la même chose ». Il faut être précis.
Sa femme est « fervente amatrice d’expositions », occasion d’y exhiber ses « jump-suits en soie ». Son mari se traîne donc parmi « deux cents pseudo-artistes qui avaient déballé leur vide sidéral », des œuvres illustrant « la volonté d’y être, d’être dans la tendance, dans ce Moma PS1, épouvantables adeptes d’épouvantables tendances, qui ne souhaitaient qu’une seule chose, appartenir, peu importe à quoi, leur ambition s’arrêtait là. »
Et tout à coup, au troisième étage, un dessin de l’architecte Lebbeus Woods lui saute à la gueule. Pourquoi ce dessin ? Parce qu’il est beau, analyse qui déplairait, je le devine, à notre amie Laurence.
« l’art ne se manifeste pas dans un objet, ce n’est pas un phénomène esthétique, ni un message, il n’y a aucun message, l’art est seulement relié à la beauté, sans se confondre avec la beauté, (…) en fait, il ne faut pas le chercher, puisqu’on le reconnait dès qu’il est là, car en présence de l’art, comment dire, il règne une atmosphère exceptionnelle dans un espace donné, (…) un espace s’ouvre à nous. »
Que représente le dessin de Lebbeus Woods ? Une construction architecturale colossale mais tordue, déséquilibrée, saisie en pleine dislocation, « l’ultime fraction de seconde avant sa désintégration », moins un immeuble qu’un être souffrant.
Troublé par ce Lebbeus Woods, le bibliothécaire se met à arpenter Manhattan, ses pas dans les pas de l’architecte, ce qui le conduit, de rue en rue, au grand Melville, dont il refait les itinéraires new-yorkais. Melville le mènera bientôt à Malcom Lowry, autre écrivain majeur, autre résident new-yorkais, dont il ressassera et empruntera les merveilleuses obsessions, suivant ses pas, leurs pas à eux tous, obsessionnellement.
De rues en avenues, du service psychiatrique où Lowry aurait séjourné à l’immeuble où Melville aurait fini ses jours, des chemins forcément empruntés par Woods pour préparer ses dessins de Manhattan, tous quatre marchent en même temps, le bibliothécaire Melvil, Melville, Lowry et Woods empruntent les mêmes chemins, vers la folie diront certains, vers la lucidité aussi.
Car – et c’est là que je pense à notre chère Laurence, le bibliothécaire comprend que si ces trois auteurs sont importants, c’est parce qu’ils attirent « l’attention de toute personne sensible à notre rapport à l’universel, sur là OÙ NOUS SOMMES. ».
Et savoir où on se trouve exactement, c’est « l’interconnexion la plus vitale pour nous, la seule qui soit vitale », le plus souvent occultée par l’architecture mais aussi « tous les courants de pensée artistiques, scientifiques et philosophiques ».
« Nous vivons dans un espace factice », comprend le bibliothécaire, à Manhattan comme dans toute métropole. Or, Melville n’était préoccupé que de l’universel, la connexion à l’universel, et même s’il se battait comme chacun de nous avec mille emmerdes et drames quotidiens, « face à la Vacuité de l’Existence, il se sentait désarmé, parce que dans le même temps, il restait connecté ».
Melville, Lowry et Woods ont arpenté Manhattan et longé l’Hudson sans jamais oublier qu’ils arpentaient un rocher, et que toute l’architecture entassée dessus, tous les arts et toutes les expos accumulées ne changeaient rien aux « questions cruelles et douloureuses, martelées de façon douloureuse, sur la Vacuité de ce Monde », car tout ce que nous déployons « n’est que mensonge et supercherie » pour tenter de masquer que « l’univers, soit de lui-même soit par l’intermédiaire de la race humaine, fonctionne selon une logique destructrice », cela ils l’ont compris et dernièrement Woods, qui estimait qu’en toute création, « qu’elle soit architecturale, poétique, musicale, scientifique ou philosophique, il faut dire la vérité aux gens. »
Il faut dire la vérité aux gens, Laurence.
« Il faut franchement dire aux gens la vérité sur l’univers dans lequel nous vivons, il faut les regarder droit dans les yeux et leur dire que l’univers est en état de guerre, qu’il n’y a pas de paix, que l’univers n’est que danger, risque, tension et destruction, que rien ne peut y demeurer intact, toute forme de paix, de tranquillité, de stabilité, de repos est une illusion, bien plus dangereuse que la vérité, la vérité sur l’univers est bien le danger, le risque, les tensions, le nier est soit insensé, soit un mensonge délibéré, soit repose sur un argumentaire dénué d’intelligence. »
Laurence ?
C’est pour montrer dans quelle mascarade on veut nous faire vivre que Woods a dessiné Manhattan en « gigantesque masse de substrat rocheux », visible, émergée à l’air libre, détachée des autres parties de New-York, énorme caillou – le réel – sur lequel est juchée la ville, petite en proportion. La masse de ses gratte-ciels n’est plus qu’un relief anecdotique rapporté à l’échelle de la Terre.
« Il avait besoin de ce vrai Manhattan pour démontrer le rôle prépondérant joué par l’architecture dans notre rupture, non seulement avec le Ciel, ce qui avait totalement dévasté Melville, mais également avec la Terre (…). La réalité est masquée, et les artistes, les philosophes ont pour mission de définir la véritable nature de la relation qui pourrait reconnecter l’homme avec la Terre. ».
Quelle est cette relation, demande le bibliothécaire ?
Quelle est cette relation, Madame Bloch ?
« Le langage naturel de la réalité du monde est la catastrophe », nous dit le bibliothécaire.
Mais attention :
« La catastrophe, qu’elle soit d’origine naturelle ou humaine, n’incarne pas le mal, (…) la catastrophe en elle-même se moque de savoir qui elle frappe, l’imputer à la malfaisance humaine est une pensée dangereuse car la question est : de quoi, nous les êtres humains, avons-nous besoin ? de la réalité ou du mensonge avec lequel nous pouvons masquer cette réalité ? Et Melville, Woods et Lowry ont répondu que le mensonge est trop risqué, alors que si nous offrons aux gens la véritable image de la réalité, et qu’ainsi nous les effrayons, nous serons contraints d’envisager autrement notre vie sur Terre. »
Voilà ce que préconise le bibliothécaire, et même si son monologue dérive vers l’angoisse, vers l’Apocalypse en cours que toutes nos architectures, physiques, sociales ou intellectuelles peinent à masquer, chacun a cependant le droit d’y réfléchir, d’y faire face.
Voilà ce qu’il pense, le bibliothécaire, et il note ça pour lui, sans autre ambition que le noter, même si ce monologue qu’il rallonge et rafistole finit par composer le livre sublime que je tente de vous résumer.
Le titre : « Petits travaux pour un palais ».
L’auteur : Laszlo Krasznahorkai, hongrois né en 1954, auteur d’une vingtaine de romans.
On lui a décerné le Prix Nobel de littérature cette année, mais c’est la chose la moins importante.
Madame Bloch, dans son obscène arrogance, voudrait absolument nous bercer de doux espoirs, nous anesthésier à coup de joies naïves.
Certains le réclament, ou s’en contentent par habitude.
D’autres, depuis ceux qui peinent à lire jusqu’aux plus instruits, mépriseront toujours son conseil mortel et continueront d’affronter le réel. Ils seront fiers de chercher à savoir exactement où ils sont, sans jamais nier ni oublier le tragique de leur destinée. L’homme honnête se reconnaît à la force aussi modeste que glorieuse qu’il met à l’affronter. Et son honneur est de préférer devenir fou à cause de la vérité plutôt qu’à force de mensonge. Le tragique, enfin, n’est pas forcément où l’on croit le voir. Comme le diable, il se cache souvent dans le tiède contentement des jours paisibles : autant le mettre à nu, l’affronter dignement. Nous le pouvons.
Savoir où on est, c’est une noblesse. Et cela n’a jamais empêché une furieuse joie de vivre.
Comme l’a écrit Woods :
« Résistez à ce qui semble inévitable
Résistez à ceux qui semblent invincibles
Résistez à l’avide impulsion de dessiner des formes floues
Résistez au désir de partir à Paris au printemps
Résistez au désir de déménager à Los Angeles quelle que soit la saison
Résistez à l’étreinte des perdants
Résistez à l’influence de ce qui est attirant
Résistez à la conviction de plus en plus répandue qu’ILS ont raison
Résistez à la sensation d’épuisement extrême
Résistez à l’espoir que tout aille mieux l’année prochaine
Résistez à l’acceptation de votre sort
Résistez à ceux qui vous disent de résister
Résistez au sentiment angoissant de vous sentir seul »
J’ajoute :
Résistez à Laurence Bloch.
Ouvrages cités :
Petits travaux pour un palais, Laszlo Krasznahorkai, éditions Cambourakis, 2024
Les dessins de Lebbeus Woods (y compris Lowe Manhattan) sont visibles sur Pinterest.com ou artnet.fr ou Google Images.

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